Glory Box

Quatorze ans dans ce quotidien qu'il vaut mieux avoir en journal. Un feuilleton envoyé depuis le monde d'avant, chaque 15 du mois.

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Par Charlotte Moreau
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15 nov. · 8 mn à lire
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Chapitre 3 - Lost in L.A.

J’ai tout essayé. Le Stilnox. Le champagne. Le Stilnox dans le champagne. Le vol de nuit, le vol de jour. La tête en avant, la tête en arrière, la tête dans le cul. En avion je ne dors pas. Et ce Paris CDG - Los Angeles ne va pas y faire exception.

À Roissy, j’ai mon habituel sursaut d’espoir, en passant devant l’une de ces boutiques vendant des cadenas et des cale-nuques.

Je suis ce pigeon, cette insomniaque aux abois à qui l’on pourrait fourguer n’importe quel oreiller de voyage pourvu qu’il ressemble à une minerve et coûte le prix d’une nuit d’hôtel. « Et si cette fois ça marchait ? » 

Comme si je n’avais rien retenu de tous ces longs courriers dont je suis descendue subclaquante, de ces grandes traversées que j’ai appris à redouter. « Et si cette fois ça marchait ? »

Douze heures plus tard, j’atterris à LAX en état de mort cérébrale. Tête lourde comme un pavé, envie de dormir à se tuer, sommeil qui n’est jamais venu. 

Non, ça n’a pas marché.

Petit réconfort : je suis seule. Je n’ai pas à faire bonne figure devant des confrères à mines reposées, qui auraient profité de la classe éco pour enquiller deux films, trois siestes et quelques papiers d’avance.

Je suis seule parce que conviée à l’arrache sur un tournage de série par la Warner. 10 millions de téléspectateurs en France, ça justifie le voyage.

Le douanier californien feuillette mon passeport, le visa presse qui date déjà un peu, les tampons de l’île Maurice et de la Corée du Sud sur les autres pages.

« What kind of journalist ? »

Je cuisine mes derniers neurones pour lui répondre une salade transatlantique où surnagent les mots « newspaper », « TV », « Warner ». Comme d’habitude j’ai oublié comment on dit « tournage » en anglais. Ravale au dernier moment le « shootage » qui m’aurait emmenée au poste. Los Angeles est une énigme pour moi, un langage que je ne parle pas.

À l’été 2007, j’en étais revenue avec des punaises de lit et un sentiment de gâchis. Bunkerisée dans Universal City, le Marne-la-Vallée local, j’avais écrit sur une humoriste en vogue, Sarah Silverman, qui n’avait jamais percé en France. Puis m’étais perdue en prenant le bus pour Santa Monica. Qui prend le bus à Los Angeles ? Keanu Reeves, Sandra Bullock et moi.

Mon L.A. fantasmé, le L.A. de « Speed » et de James Ellroy, le L.A. de Jack Bauer et de Brandon Walsh, je ne l’avais pas trouvé. La ville m’avait glissé entre les doigts. Une étendue anonyme et mate, que j’avais vue filmée sous toutes les coutures et pourtant, que je ne reconnaissais pas. Où ces adresses culte désignées par les guides touristiques m’ont toutes semblé smaller than life. Je ne m’étais jamais sentie aussi Européenne et blasée qu’en rentrant à Paris, avant d’appeler le service de désinsectisation.

Trois ans plus tard, l’envie de percer ce mystère angelino me tenaille encore un peu. Ma nouvelle expédition a déjà un mérite : m’épargner la pré-rentrée à Saint-Ouen. Pendant que mes collègues se distribuent les nouvelles grilles des chaînes télé et radio, ces conférences de presse où il faut choper les petits fours et les infos, moi j’ai rendez-vous sur le tournage du « Mentalist ». Et Simon Baker me prépare un espresso dans sa caravane. Un de ces modèles rétro aux chromes étincelants, couleur café lui aussi, qui rutile sur le parking surchauffé de la Warner. Dedans il fait frais, nous sommes seuls, sans attaché de presse, sans témoin.

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