Kessel

Chapitre 10 - What happens in Monaco...

Tant d’hystérie dans une si petite boîte. La télévision est absurde par essence. Il y a de quoi y devenir fou et d’ailleurs, on le devient. Mais comme tout royaume, celui de l’absurde a son épicentre. Le lieu le plus what the fuck de la Terre quand on écrit sur la télé, celui où l’on a lâché le sens commun. Monaco.

Glory Box
5 min ⋅ 15/06/2023

Rien n’est plus surréaliste que le festival s’y déroulant au mois de juin depuis soixante ans.
Un festival réunissant, dans une ville lunaire et l’indifférence générale, des gens qui n’ont rien à faire ensemble. 

Quelques kilomètres plus loin, quelques semaines plus tôt, Cannes déroule chaque année une prévisible partition. Stars planétaires, tapis rouge, polémiques, soirées, yachts, fatigue. Tout le monde en sort lessivé ou humilié, on sait à quoi s’attendre.

Monaco, non. 
Rien ne vous prépare à Monaco.

La première année, je m’imagine être submergée. De fric, de luxe, d’indécence.

Et puis pas du tout. 

La première année je suis sur le strapontin du festival, so to speak
Logée au dernier moment par le journal dans ce qui restait, à savoir un hôtel miteux avec vue sur voie ferrée - je ne pensais même pas ça possible à Monaco mais oui ça l’est - alors que toute la presse crèche dans un 4 étoiles aux frais du Prince et à quelques encablures du Grimaldi Forum, là où tout se passe, photocalls, interviews, buffet gratuit.

La première année, je suis la fille à pied dans la ville des voituriers et des Lamborghini.
Je suis celle qui n’a pas eu le mémo. « Mais qu’est-ce que tu fous dans cet hôtel ? » Les confrères compatissent. Il y a cette règle d’or quand on écrit sur le star system, celle du reportage de planqué, de l’insiding réussi, ce moment où tu accèdes à des niveaux de confort que tu ne pourras jamais t’offrir toi-même. C’est ça, être dans la place. Ça fait partie du sujet.

La première année je suis hors sujet.

Mais cette échelle je la grimperai, jusqu’à finir douze ans plus tard dans un palace à 900 euros la nuit. Logeant dans les mêmes étages que les artistes, les croisant au petit-dej avant de les voir en interviews, car c’est comme ça que Monaco fonctionne. Dans un nivellement absolu des rapports.

Les hiérarchies qui sévissent ailleurs n’ont pas cours ici et cette première année c’est tellement informel qu’il faut se pincer pour y croire.
Le festival a réussi à faire venir les acteurs principaux de « Lost », lancé quinze jours plus tôt sur TF1 avec des audiences fracassantes.
Tout le monde ne parle que de ça, mon chef aussi qui soudain reconsidère l’hypothèse Monaco, ce festival qu’on avait toujours snobé. S’ils sont là-bas alors oui vas-y.

Sur place, il n’y a pas de demandes d’interviews, pas de planning militaire, pas la scénographie habituelle des junkets à l’américaine, la star qui vous fait face, et chacun son siège, cette barrière invisible entre elle et vous, cette altérité traduite jusque dans le mobilier et sa disposition, cette porte ou cette cloison qui vous tient à distance, à votre place, la place de ceux qui écoutent et qui attendent leur tour. 

...

Glory Box

Par Charlotte Moreau

Journaliste pop culture et société aux rédactions du ELLE, ELLE.fr et Zadig le mag.
Sur Kessel, auteur de "Glory Box" et du "Debrief".
En librairies : "Il était une fois les pompiers" (Marabout) "Le Dressing Code" (Leduc) "Antiguide de la mode" (J'ai Lu)
Masterclasses et ateliers d'écriture (non-fiction) sur www.balibulle.com

Les derniers articles publiés

Au revoir « Glory Box », bonjour « 76 kilos » !

par Charlotte Moreau   ⋅  16/09/2024 1 min

Mon nouveau projet d'écriture et ce que deviennent vos abonnements.

Chapitre 22 - En finir

par Charlotte Moreau   ⋅  30/06/2024 5 min

« T’as vu ça ? » Les messages s’amoncèlent, presque identiques, sur mes réseaux. WhatsApp, Messenger, Insta. Personne ne me malmène, ne me demande de comptes. Juste « T’as vu ça ? » Le titre se suffit à lui-même, « Violences sexuelles : 6 femmes témoignent contre Édouard Baer » Oui j’ai vu et je ne sais pas quoi répondre.

Chapitre 21 - L'open space (2012-2018)

par Charlotte Moreau   ⋅  15/05/2024 5 min

Avant, pendant et après #MeToo, certaines choses ne changeront jamais. Si vous aviez posé un micro au désormais dénommé « Pôle Loisirs », voilà ce que vous auriez entendu.

Chapitre 20 - Même pas peur

par Charlotte Moreau   ⋅  15/04/2024 5 min

Certains confrères tombent noblement sous les balles en Syrie, moi je vais crever ici. À Limoges, dans une Clio, en rentrant d’un reportage sur « L’amour est dans le pré ».

Chapitre 19 - Testostérone

par Charlotte Moreau   ⋅  15/03/2024 4 min

« Hi, honey ». Il entre dans mon dos pendant que je regarde l’avenue Montaigne, par la fenêtre de la suite. La voix reconnaissable entre mille. Voilée. Canaille. Je me retourne. « Hi, Jason. »

Chapitre 18 - Sapée comme jamais

par Charlotte Moreau   ⋅  29/02/2024 4 min

Pour moi il n’y a pas de vestiaire. Je me faufile entre les tables, ces tables nappées de blanc, éclairées de chandeliers, entre lesquelles je fais tache. 

Chapitre 17 - The crown

par Charlotte Moreau   ⋅  15/01/2024 5 min

C’est le téléphone qui me réveille. À ma gauche, l’attachée de presse des Miss France. À ma droite, mon confrère de « Vogue ». Le lit est suffisamment large pour nous trois, et pour tout le papier toilette qu’on a lancé à travers la chambre au milieu de la nuit.

Chapitre 16 - L'open space (2009-2011)

par Charlotte Moreau   ⋅  15/12/2023 4 min

Kate épouse William, l’Amérique invente Instagram et menotte DSK. Entre 2009 et 2011, si vous aviez posé un micro au 2ème étage du « bâtiment rédaction » à Saint-Ouen, voilà ce que vous auriez entendu.

Chapitre 15 - Mieux vaut en rire

par Charlotte Moreau   ⋅  17/11/2023 5 min

« Je vais prendre un Perrier rondelle, parce que je suis un fou. » Pendant qu’il passe commande au serveur, je pouffe en sortant mon carnet et mon stylo. On ne s’est pas creusé la tête pour choisir le café on a pris celui d’en face, juste avant le Point-Virgule. Face à lui je ne suis pas intimidée, parce que rien n’a encore eu lieu.  

Chapitre 14 - "Si vous aviez des couilles..."

par Charlotte Moreau   ⋅  15/10/2023 5 min

On les reconnaît de loin. Ces enveloppes timbrées, libellées d’une écriture sèche et orageuse. Avec dans le trait quelque chose d’une colère à peine contenue, d’un esprit chevaleresque aussi. Car qu’est-ce qui pousse le lectorat d’une rédaction à lui écrire sinon ceci : la révolte.