Glory Box

Quatorze ans dans ce quotidien qu'il vaut mieux avoir en journal. Un feuilleton envoyé depuis le monde d'avant, chaque 15 du mois.

image_author_Charlotte_Moreau
Par Charlotte Moreau
19 articles
15 avr. · 6 mn à lire
Partager cet article :

Chapitre 8 - Ce n'est pas de l'amitié

« T’es toujours avec ton petit jeune ? » On ne se voit qu’une à deux fois par an mais cette question, il n’oublie jamais de la poser.

Dans ce Nice-Paris nous ramenant à Orly un dimanche d’hiver, nous comatons épaule contre épaule. Il est sorti de scène tard et j’ai mal dormi, comme à chaque fois que je pars en reportage.

« Oui, toujours. » 
Il fait mine de râler, je me marre. 

Dans ce petit monde du vedettariat où la différence d’âge n’existe pas, où les quadragénaires ne s’inquiètent pas de savoir s’ils plaisent aux jeunes filles - ils leur plaisent, c’est comme ça - mon histoire avec un petit jeune l’amuse. 

Il sait que rien ne sera mal interprété de ma part, qu’on se connaît assez, qu’il peut m’étreindre pour un câlin intempestif sans arrière-pensée, avec ce côté chien fou, tactile, méridional, la mèche ébouriffée, la cravate desserrée, cette dégaine qui le signe et fait tout son charme, auprès de la gent féminine comme masculine d’ailleurs.

Il sait que je l’adore, en tout bien tout honneur. Ce n’est pas un effort pour moi, ce n’est pas de la retenue ou une forme d’éthique professionnelle. Des fantasmes, j’en ai d’autres. Mais pas avec lui. 

Tant mieux, ça le repose.

« Tu fais quoi après ? » Je lui réponds que je file directement chez mes parents. Nous sommes le 6 décembre 2009. Et dans ma famille à moitié allemande, on fête la Saint-Nicolas. L’idée lui semble exotique, charmante. « La Saint-Nicolas ? Je peux venir ? » 

Il caresse le projet un instant, je sais qu’il le caresse vraiment, avec cette aisance sociale, cette force vitale qui le rend curieux de tout, particulièrement des vraies gens.

J’imagine la tête de mes parents, mes soeurs, mon mec, si je débarquais à un repas de famille avec Edouard Baer. 

« Alors, il est comment en vrai ? », « Et elle, elle est sympa ? » sont les questions qui reviennent le plus souvent quand vous occupez un poste comme le mien, reporter au service culture d’un grand quotidien.

La réponse ne va pas de soi. 

Bien sûr, il y a les mufles que vous sentez dès la première seconde, et qui ne tardent pas à vous donner raison en vous traitant comme l’énième purge de leur journée. Mais pour beaucoup d’autres, le doute est permis. C’est traître, de parler à un journaliste. J’ai mis du temps à le comprendre.

Car un journaliste n’est pas une personne, c’est une réaction en chaîne.
Un torrent d’emmerdements qui vous tombe dessus si dans le feu de la conversation vous dites une connerie, ou quelque chose d’ambigu, qui pourra être mal interprété, sorti de son contexte. 

Or c’est précisément ce qu’on fait dans le feu d’une conversation : tenir des propos ambigus.

« Le journaliste est tel l'escroc qui se nourrit de la vanité des autres, de leur ignorance ou de leur solitude ; il gagne leur confiance et les trahit sans remords », écrit Janet Malcolm dans « Le journaliste et l’assassin ». La reporter du New Yorker le prouvait dans ses propres papiers, ourdis d’une plume cruelle. 

Parler à un journaliste, c’est tourner sept fois sa langue dans sa bouche, puis ne plus y arriver. C’est y repenser après, ne plus trop savoir ce qu’on a dit, ce qu’on a lâché malgré soi. Et en ouvrant le journal, trouver parfois des mots qu’on ne se souvient plus avoir prononcés.

Janet Malcolm cherchait la faille et la trouvait toujours. Elle n’était pas là pour se faire des amis. Et moi, qu’est-ce que je cherche ? Je regarde Edouard fermer paisiblement les yeux à côté de moi. Avec lui, j’ai trouvé plus difficile à gérer que la déception : l’admiration.

Pour la première fois, quelqu’un à qui je portais la plus haute estime se montre fidèle à sa réputation. Brillant, loufoque, attentionné. Il n’y a aucune différence, aucune dissonance entre la persona aperçue à la télévision, sur scène, au cinéma, et la personne réelle assise à côté de moi. 

Et à cause de ça, les débuts ont été compliqués. 

...